-37,63$ le baril de pétrole

-38,94$ le baril

Papa m’a appelée.
Chacun derrière nos vitres, à quelques centaines de kilomètres l’un de l’autre on essayait de se raconter des trucs. On savait plus trop quoi répondre à la question « quoi de neuf ? » ou « t’as fait quoi aujourd’hui ? », alors on parlait de la pluie. Et des crêpes. Et de la complexité de courir 10km dans un cercle d’1km de rayon sans tourner en rond… Dans nos bocaux, du fond desquels on se souriait dans le combiné.  On voulait pas tellement parler des nouvelles du matin abandonnées sur une chaise. Un peu lassés, vaguement résignés, peut-être qu’on voulait juste déjeuner en paix. Mais n’en déplaise à Stéphane Eicher, il a lâché « -37,63$ le baril de pétrole ». Comme ça. Sans préavis. Je lui ai renvoyé un souffle long et sonore teinté de mépris en guise de réponse. Pas pour lui, le mépris. Pour le baril. Et il a ajouté, la voix soudainement remplie d’indignation « Le monde de la finance est vraiment prêt à nous faire avaler n’importe quoi. Tu vois, si j’écrivais bien, j’en ferais un article ».

J’ai raccroché. Et j’ai allumé mon ordinateur.

L’idée m’a effleurée d’aller engloutir une plâtrée d’articles intelligents sur Les Echos qui tenteraient de m’expliquer de façon parfaitement rationnelle comment dans notre monde, une chose, un produit, une denrée, bref un truc qu’on échange contre ce que l’on appelle monnaie pour remplir nos placards, nos armoires ou nos réservoirs peut avoir un prix négatif. Mais en entendant ce parfait oxymore résonner dans mon petit cerveau, j’ai renoncé. Volontairement. Je me suis souvenu de mon livre de mathématiques de CE1 dans lequel Paul et Marie auraient été bien emmerdés d’aller acheter 6 kilos de pommes à -37,63 francs le kilo ou d’ouvrir le robinet d’une baignoire qui se remplirait à -37,63 litres par minute. Faudrait-il leur remplir les poches de billets de -200 francs pour résoudre ce problème qui, remontant le fil de ma scolarité du CE1 jusqu’à maths sup, venait écraser la certitude que les prix appartenaient à l’ensemble D+*, c’est-à-dire celui des nombres décimaux strictement positifs. Et oui, j’ai encore quelques vagues souvenirs de la théorie des ensembles, et il n’est pas nécessaire de savoir que l’ensemble D est un anneau intègre dense dans la droite réelle, qui est la localisation de Z par rapport à l’ensemble des puissances entières positives de 10, pour comprendre qu’un putain de prix ne peut logiquement pas être négatif ! Pardon Paul et Marie pour les gros mots…

Il ne s’agit même pas de logique, encore moins des mathématiques, c’est du bon sens messieurs les loups de Wall Street. Et/ou mesdames… re pardon pour la théorie du genre.

Oui c’est vrai, j’ai une méconnaissance totale de ce qu’est votre boulot. Je me figure surtout d’immenses tableaux remplis de courbes et de chiffres verts défilants à toute allure face à une horde de costards Hugo Boss dans lesquels vous suez jour et nuit toute l’absurdité du paroxysme du capitalisme. Je m’imagine aussi la cocaïne et les escorts mais ça, je vous le concède, c’est la faute d’Hollywood.
Je n’y comprends rien à la finance, et pourtant je me souviens encore un peu de la théorie des ensembles et je sais utiliser le mot « oxymore » à bon escient. En réalité ce n’est pas que je n’y comprends rien, c’est très certainement que je m’en tape ! Que je vous méprise, que je refuse de me plonger dans votre sphère algorithmique réservée à une élite avertie qui gerbe sur le reste du monde. J’en ai rien à battre d’avoir fait maths sup et d’être donc peut-être capable de faire marcher les connexions bien huilées de mes réseaux neuronaux pour trouver une quelconque explication “logique” qui viendrait légitimer votre emprise amorale et inhumaine sur le roulement du monde. Je ne veux pas vous comprendre. Je ne veux pas pouvoir dire à mon boulanger dont le prix de la baguette sera bientôt de -1 euro 50  « C’est normal que tu ne comprennes pas… » assorti d’un petit sourire faussement compatissant qui lui renverra en sous-texte « T’es juste trop con pour comprendre, t’avais qu’à aller à l’école sombre merde ».

Et pourtant j’ai déjà avalé sans broncher bon nombre des absurdités de ce monde. Je n’ai rien dit, quand le type à côté de moi dans le train avait payé son billet 2 fois moins cher que moi pour effectuer le même trajet. C’était la loi de l’offre et de la demande. J’ai dit d’accord.  Même si j’ai pensé très fort que le nombre de kilomètres séparant Paris de Narbonne était le même pour nous deux, qu’en plus il avait davantage de bagages que moi et que donc il demandait certainement à notre train plus d’énergie que moi pour l’emmener à destination. Je n’ai rien dit, quand j’ai compris que les intermittents du spectacle, dont je fais à présent partie, passent 70% de leur temps à travailler gratuitement (encore un bel oxymore) voire à payer pour travailler. Ils ont déjà la chance de faire de leur passion leur quotidien, il manquerait plus qu’on les paye pour ca ! Et c’est vrai, « la chance » qui est la mienne pèse encore, pour le moment, plus lourd dans la balance que l’indignation de ne pas être rémunérée à la hauteur du travail effectué et de parfois bouffer des pâtes à la fin d’un mois à plus de 50h de boulot par semaine.

Mais -37,63$… C’en est trop ! C’est la goutte d’eau qui fait déborder le baril ! Et je viens vous dire en tout bien tout honneur que je vous conchie ! En espérant sans trop y croire, que la crise du coronavirus , qui je le rappelle n’est un bienfait pour personne, ramènera un peu de bon sens et d’humanisme dans vos cerveaux broyés par la suprématie des chiffres, de la croissance, du PIB, de toutes ces conneries qui ne vaudront jamais le sourire du tenancier du café d’en face, l’odeur des fleurs de ma fleuriste, la voix douce et rassurante des infirmières ou la poussière de la craie des enseignants sur les tableaux noirs des salles de classe.

Voilà papa.

Je ne sais pas si j’écris mieux que toi, ni si c’est vraiment ce que tu voulais dire en balançant dans le combiné « Le monde de la finance est vraiment prêt à nous faire avaler n’importe quoi ».

Mais moi je l’ai écrit ton article.

Et je t’embrasse.

Du fond de mon bocal.

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