Laissez-nous sa peine pour danser la nuit

Laissez nous sa peine pour danser la nuit

Sans doute ai-je fait un rêve de confinée.

Un rêve dans lequel Pauline Clavière et Angelin Preljocaj mêlaient leurs talents créatifs, l’une avec ses mots l’autre en mouvements, pour dire et danser l’enfermement, la privation de liberté, l’impact psychologique de la détention. Pour hurler à l’unisson et étreindre tendrement les laissés pour compte. Une œuvre chorégraphico-littéraire qui brillerait sous le titre de  « Laissez-nous sa peine pour danser la nuit ».

J’ai tout mélangé. Pauline et Angelin. Les mots de Laissez nous la nuit , avec les mouvements de Danser sa peine. J’ai mélangé Max, Marcos, Sarko, Tortilla et les autres avec Sophia, Malika, Annie, Litale et Sylvia. Les parloirs avec les salles de spectacle, les librairies avec les tribunaux. Tout, j’ai tout mélangé.

Jour 14 de confinement, sans doute la folie me gagne-t-elle ?

Pourtant, ils disent la même chose Pauline et Angelin, j’en suis certaine. Pas avec les mêmes moyens mais avec la même fin. L’une signe son premier roman, aux éditions Grasset, avec l’adresse des grands romanciers. Laissez-nous la nuit ne craint pas les changements de narrateur, les flashbacks lancés sans préavis, le langage de charretier côtoyant de longues phrases littéraires à vous faire poindre la larme. Un parcours chaotique de lecteur faisant écho avec justesse à celui de Max de chaos. Et des autres, face à l’appareil judiciaire. Entre tendresse inconditionnelle et révolte profonde les mots de Pauline Clavière déferlent charriants une forte odeur de sueur et de tripes. Tout comme Sophia, Malika, Annie, Sylvia et Litale qui s’agitent en salle de répétition sous le regard d’Angelin Preljocaj et d’un surveillant planté devant la porte. Le chorégraphe signe une pièce pour cinq danseuses amateures incarcérées dans le quartier des longues peines à la prison des Baumettes. Un projet inédit qui dit l’indicible, « le moche, le sale » comme dirait Pauline, en faisant de ces cinq corps contraints un espace de liberté sans limite qui les mènera « hors les murs » sur la scène du Pavillon Noir et de Montpellier Danse. Angelin Preljocaj tend un fil entre ce qu’il qualifie de « plus douce des vies », la sienne, celle de l’artiste, un peu connu, un peu attendu et la « plus rude des vies », la leur, oubliées, écartées, dans les cellules des Baumettes. Et je vous jure que tout ca, ca vibre jusque dans vos entrailles sous la caméra de Virginie Müller, qui s’est glissée avec beaucoup de délicatesse dans la salle de répétition, dans les cellules, les couloirs, les postes de sécurité, le bus, et jusqu’à leur envol d’un instant sur la scène du Pavillon Noir. (documentaire disponible en replay sur France TV)

J’ai mélangé Max et Sophia. Pauline et Angelin. Le dedans et le dehors. Le gris et les couleurs. Les mots et les mouvements. L’artiste et le détenu. Le rêve et le réel. La liberté et l’enfermement. Et c’était beau.

On dit que la créativité naît souvent de la contrainte. Et je crois que c’est vrai, impossible de créer sans cadre, sans limite, dans un espace de liberté dénué de frontière. Peut-être est-ce une des raisons qui a poussé inconsciemment ces deux créateurs à faire de la plus symbolique des contraintes, le cœur de leurs œuvres. Quoi qu’il en soit, Pauline et Angelin rendent leur humanité à ces oubliés, mettent des noms sur des numéros d’écrou, et nous rappellent à quel point, vous, moi et eux, on est fait du même bois : un fatras d’émotions dans une foutue enveloppe charnelle. Même si eux, un jour, ils ont déconné…

Moi aussi j’ai peut-être déconné de me plonger là-dedans en cette période de confinement.

Oh non non je ne compare pas l’amputation de nos libertés individuelles liée à la pandémie de Covid-19 à l’univers carcéral, loin de là. Quoi que nous sommes peut-être entrain de purger une peine… Pour négligence, pour idiotie, pour nombrilisme écoeurant, pour individualisme paroxystique, pour capitalisme forcené et destructeur pour…

Enfin… je me disais juste, après ce rêve, que c’était étrange de m’être trouvée face à ces deux œuvres en ces circonstances. Hasard ou stratagème de l’inconscient ? Je ne sais pas mais ca valait bien un petit billet.

Et peut-être que toi aussi.

Confiné numéro 146732.

Tu trouveras ça beau.

Et tu mélangeras tout, dans tes rêves…

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