Nanosecondes éparpillées et flottantes

Nanosecondes éparpillées et flottantes

Tu vois, c’était ce genre d’instant où on dirait que le temps s’est… non pas « arrêté » parce que je continuais à être l’éternel témoin du mouvement des particules, je dirais plutôt… pas « distendu » non plus, c’est vrai qu’il y avait cette sensation de ralenti comme si le type qui tient la caméra dans mes yeux avait appuyé sur « slow motion » mais dans le même temps tout m’échappait, tout continuait à couler si vite, le temps s’est… éparpillé. Oui, disons éparpillé, c’est plus juste… Non, fractalisé ! Ca n’existe pas comme mot, je sais, mais c’était exactement ca, je te jure. C’était comme si la courbe linéaire du temps avait subitement implosé et que toutes les nanosecondes s’étaient mises à flotter dans l’air, suspendues, parfaitement indépendantes les unes des autres sans aucune cohérence temporelle. Le chaos. Tu vois ? On dit que les fractales sont l’application mathématique de la théorie du chaos. T’en as déjà vues ? C’est fascinant. Plus aucun déterminisme, chaque instant t n’est plus considéré comme la conséquence du passé et la cause du futur, aucune prévisibilité. Une sorte d’entre-deux parfaitement autonome. Je t’ai déjà parlé de ma théorie des entre-deux d’ailleurs ? En fait c’est, tu vois… d’accord je t’ennuie avec mes digressions… j’en étais où ? … Des nanosecondes flottantes, oui, voilà, c’était donc ça ma fractale temporelle.

J’étais au resto un dimanche soir avec ma pote du quartier qui tient la pâtisserie, je t’en ai déjà parlé non ? Oui. Avec elle et sa sœur et une amie de sa sœur. On était quatre. D’ailleurs c’est dingue mais en ce moment je ne suis plus triste le dimanche soir, enfin pas plus pas moins qu’un autre jour. Le dimanche est devenu un jour comme les autres. Et ça c’est un peu fou ! Tu me connais ! J’aime pas tellement me répandre en sentimentalisme de comptoir mais bon j’avais quand même plus que souvent envie de chialer le dimanche, depuis toujours, tu le sais… Bon, pas ces derniers temps, tant mieux… Peut-être que ça fonctionne la psychanalyse au final. Franchement, j’avais des doutes, enfin j’ai des doutes. Je te l’ai dit la dernière fois non ? Je voulais arrêter tout ça, j’avais le sentiment d’avoir fait le tour. Puis je sais pas ça me gonflait. Mais peut-être que ça sert quand même à quelque chose. Enfin tu me diras 3 ans de psychanalyse pour ne plus chialer le dimanche, ça fait cher payé l’économie dominicale de mouchoirs… Bref, on était toutes les quatre dans un resto de la cour des petites écuries. Elle est agréable cette cour d’ailleurs quand elle n’est pas remplie des silhouettes vacillantes du samedi soir… On était donc assises en terrasse, une de ses terrasses à cancéreux où on enferme entre quatre vitres, sous des lampes chauffantes, ceux qui ont envie de cloper malgré le froid. Ouais, j’ai toujours appelé ça des terrasses à cancéreux, je peux me le permettre puisque j’en fais partie. Ne prends pas cet air choqué, un peu de cynisme contre la noirceur, c’est toujours efficace ! Je te disais, on était entrain de se siffler un ptit verre de rouge en attendant nos plats. Je ne sais même plus précisément de quoi on parlait, mais ça riait, c’était chill quoi comme disent toutes les connasses parisiennes. Non ça c’est pas gentil, t’as raison. Pardon. Mais quand même y en a un paquet de connasses. Bref. Je regardais à travers la vitre, je fais toujours ça, tu le sais… J’étais assise face à une des deux entrées de la cour, celle qui donne dans la rue du faubourg Saint-Denis je crois et… Mais non, j’ai pas revu le type avec le cactus dans le sac congélation, arrête, laisse moi finir. Jusque-là le temps était encore linéaire. Comment je sais quand le temps est linéaire ? Et ben c’est juste quand j’y pense pas ! Quand tu penses pas au temps qui passe, quand t’as aucune sensation de fuite ou de distension, quand le temps est juste là en arrière-plan silencieux de tout, c’est qu’il est linéaire tu comprends ?

Donc je regardais vaguement l’entrée de la cour, mon verre dans la main droite, tout en suivant la conversation. J’ai oublié de quoi on parlait, ça me rend folle je peux pas supporter quand me mémoire n’est pas nette… Je peux pas te dire avec précision mais bref, en répondant “quelque chose” à “quelqu’un”, toujours les yeux rivés sur l’entrée de la cour, j’aperçois deux silhouettes qui avancent vers nous. Leurs pas parfaitement synchronisés. Deux mecs, un grand et un petit. Je sais pas pourquoi je regardais leurs jambes. Le grand portait un jean blanc, déchiré au genou, le jean hyper classique à la mode, que des centaines de personnes ont dans leur placard. Mais, va savoir, je me dis tiens je le connais ce jean. Je lève un peu les yeux et tombe sur un blouson de cuir. La banalité du truc, un jean blanc et un blouson de cuir… Mais je pense à nouveau tiens je le connais ce blouson. Il avait les mains dans les poches. Je continue en pilote automatique mon ascension visuelle et tombe dans ses pupilles. À la première micro-seconde j’étais pas certaine, la lumière des réverbères de la cour était mauvaise, mais dès la suivante c’était sûr. C’était lui… Oui, lui… C’est là que le temps s’est fractalisé. Implosion. Caméra en slow motion. Nanosecondes éparpillées et flottantes. Chaos temporel. Je pourrais ensuite te décrire avec minutie chaque parcelle du pavé qu’il foulait, chaque micro mouvement de ses bras ballants, le bruit de son jean qui frottait jambe contre jambe au rythme de ses pas… ça je l’ai sûrement inventé t’as raison, il y avait quand même du bruit autour de moi et une vitre qui nous séparait mais je te jure, c’était comme si je l’entendais. Une sensation d’extra lucidité, d’extra sensorialité a accompagné l’implosion de la courbe temporelle mélée une sensation de catastrophe imminente, de tétanie. J’étais le lapin pris dans les phares, tu vois ? Ce réflexe débile de se figer là… Tout mon corps était d’une raideur insultante pourtant tout autour était mou, liquide, fuyant, dégoulinant. Seules nos pupilles, rivées les unes aux autres (enfin les miennes aux siennes et les siennes aux miennes, pas les miennes aux miennes tu t’en doutes…) formaient une ligne de haute tension. Il continuait à marcher en tournant peu à peu la tête, happé par la ligne de haute tension, et j’en faisais de même assise sur ma chaise, raide, ma nuque tournant à un rythme constant vers la droite. Je te raconte tout ça comme si ça avait duré des plombes alors qu’il a du s’écouler quelques secondes tout au plus. Ah elles se marraient bien les nanosecondes qui nous observaient, empêtrés dans cette faille temporelle à nous débattre pour redonner de la consistance au temps. Au moment où j’allais le perdre de vue, parce que je pouvais juste pas plus tourner la tête, il était au plus proche de la vitre et il a, en un geste, rassemblé les nanosecondes éparpillées… Il a juste souri et levé deux doigts de sa main droite, l’index et le majeur, en V. Et ça, ça a redonné de la consistance au temps. De la linéarité à la courbe temporelle. Le V de la main droite. Je te jure…

D’ailleurs, il est naze ce geste, tu trouves pas ? Tu sais c’est le truc que tu fais sur les photos où faut avoir l’air cool, où faut montrer qu’on s’amuse bien, youhooouuuu. On s’amusait pas franchement là, je te le dis ! Un V. Je rêve ! Pour dire quoi : « Vé salut ! », « Va fait plaisir de te croiser », ou « Ve suis hyper mal à l’aise, ça se voit non ? », « Ve sais pas quoi faire d’autre… » « V’ai lu ta lettre mais je t’ai pas répondu, je sais. », ou « Va te faire foutre. » ah ben ça, ça marche tiens ! Bref… Et le pire, c’est qu’à cet instant, de la même manière que ce truc de lapin dans les phares semble parfaitement absurde, j’ai été soumise malgré moi à un autre mécanisme humain des plus idiots : le mimétisme.

Et avec ma main droite, j’ai posé mon verre sur la table, à la hâte, et j’ai levé l’index et le majeur.

En V.

Et le temps a recommencé à couler normalement.

C’était rien.

Juste un V.

C’était tout.

Tu vois.

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2 Replies to “Nanosecondes éparpillées et flottantes”

  1. J’entends ta voix dérouler ce texte…. 🙂 J’aime beaucoup
    Julius

    1. leseffarésdubocal dit : Répondre

      Merci Julia 🙂 Il est certain que j’aurais pu te dérouler ces mots au détour d’un verre de rouge…

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