Pina et les quechuas !

Pina et les quechuas

Hier soir 20h30. Des centaines de migrants à peine installés pour la nuit sur la place de la République sont dégagés manu militari par les forces de police. Une foule se presse et se dresse contre les boucliers. Les quechuas sont éventrées. Brut me les jette au visage. Gorge serrée. Il faut dormir.

Brève discussion avec le locataire de l’oreiller d’ à côté. Je dégueule mon impuissance. Il dit qu’il faut « 1 – Gérer l’urgence, 2 – Changer le monde ».  Je dis que ce sont des boîtes vides. Il s’indigne. Je suis pourtant d’accord. Sur le fond. D’accord pour tout changer. Le “comment” a juste la forme du néant. Ou d’une putain de bombe. Il faut dormir.

L’oreiller se tait. Patti Smith et sa “Dévotion” se mêlent aux quechuas hagardes. Il faut dormir.

Ce matin 8h43. Insta glisse mollement sous mon pouce. Pina Bausch s’invite au petit dej.

Longtemps j’ai pensé que le rôle de l’artiste était de secouer le public. Aujourd’hui, je veux lui offrir sur scène ce que le monde, devenu trop dur, ne lui donne plus : des moments d’amour pur. 

Pina BAUSCH

Et voilà que là haut, dans les réseaux vaseux de mes neurones endormis, Pina apparaît au milieu des quechuas. Alors tu vois Pina, je suis d’accord, mais pas ce matin. Planter des fleurs sur des champs de ruines, merci bien. Je lâche mon téléphone et me jette sur ma tasse de café. Brûlante.  À travers la fumée, je croise le regard de l’oreiller. Je lui lis Pina. Il dit que c’est triste. Alors tu vois l’oreiller, je suis d’accord mais pas ce matin. Le constat de la tristesse du monde pour seul commentaire, merci bien. Je suis d’accord avec rien ce matin. Même pas avec moi. La perspective de me plonger dans le dossier artistique de la dernière création de la compagnie dont je suis fièrement la directrice artistique m’apparaît comme un non sens. Relayer les infos et intox sur les réseaux me donne la nausée. M’informer, débattre a un goût de « trop » teinté de « pas assez », de bourgeoisie bien planquée sirotant ses ambitions révolutionnaires dans son jus Nespresso. Agir m’est impossible, ne rien faire est dégueulasse.

En tournant égoïstement en rond autour de mon nombril égaré entre Pina et les quechuas je mets le doigt sur la problématique matinale :  l’ artiste et la personne civile sont en désaccord, et ça se castagne à l’intérieur. Foutue pour foutue, je pousse l’égocentrisme à son paroxysme, tout en me détestant de le faire, et me dis que le combat Pina vs. les quechuas qui se joue là-dedans vaudra bien un petit billet.

Tu vois Pina, moi aussi je crois que les « moments d’amour pur » sont ce que l’art a à offrir au monde.

Et je crois aussi, au contraire de toi, qu’ils sont faits pour secouer. Secouer par l’émotion brute, par le miroir que l’art renvoie à l’humanité, secouer par la poésie, par la reconnexion à une certaine forme d’acte pur et éphémère que seul l’art est capable d’opérer. Je crois dur comme fer que l’artiste est un pilier actif des mutations des sociétés. Je le crois quand je vais dans les collèges faire danser des corps d’adolescents tournés vers le dedans, leur insuffler un regard différent sur le dehors, sur les autres, sur eux-mêmes. Je le crois aussi quand je vais dans les entreprises, tenter par un biais artistique de faire converger des équipes vers des méthodes de travail plus résilientes et plus agiles. Je le crois surtout quand je monte sur scène et que je croise le regard de ceux venus s’offrir un moment suspendu dans le noir d’une salle de spectacle où l’on fait pâlir la nuit. Oui, je crois que l’art est au cœur d’une forme de révolution sociétale par le bas, par la mutation individuelle, invitant à davantage de conscience, d’humanisme, de vulnérabilité, de considération, d’altruisme… Non pas de bienveillance… je hais ce mot, je le laisse à M.Macron qui n’a d’ailleurs pas pu s’empêcher de le politiser, rendant ce terme déjà douteux encore plus détestable.

Non, je ne crois pas à l’art pour l’art.

N’en déplaise à M. Geoffroy de Lagasnerie (encore un truc qui me vient de l’oreiller…) mais  NON, je ne crois pas (ou pas encore) qu’il y ait dans la vocation des artistes « l’abandon de leur ambition révolutionnaire ». Et peut-être est-ce encore là une pensée parfaitement mégalo, mais je crois fermement en ce que mon métier peut accomplir en s’insinuant partout, au plus près des gens, là où se construisent les sociétés d’aujourd’hui et de demain. Je l’ai choisi ce métier. Pour ces raisons exactes. Mais pas ce matin Pina. Sérieusement ? Ils ont l’air de quoi mes ateliers de danse au collège face au CRS qui dézingue la quechua du type auquel on ne donnera même pas de nom, qu’on assimilera à une masse vulgairement appelée « migrants » ? Avec un peu de chance on donnera sa provenance « Soudan, Erythrée, Afghanistan » comme pour la viande dégueulasse étouffée sous le plastique des emballages des rayons des supermarchés. Ils ont l’air de quoi mes petits spectacles joués à huis clos sous le manteau à peine sortis du confinement face au journaliste violenté par le même CRS qui, décidemment, devient expert en pliage de tente quechua ? Je sais pas. Ce matin ils ont l’air de pas grand-chose. Ils ont l’air d’un truc qui va pas assez vite. Qui, si on ne s’est pas tous entretués d’ici là, aura peut-être un impact de grande envergure dans 2 générations, ou 3… L’oreiller dirait qu’il faut une mutation par le haut… pour aller plus vite… parce qu’on a plus le temps… parce que c’est ça ou la vie dans une yourte, à l’écart… Je sais pas trop. Mais ce matin, je serais presque d’accord avec ses yeux noirs qui croient (encore) à l’engagement citoyen, à la désobéissance civile, à la politique peut-être aussi… enfin à ces mots qui définissent des concepts que j’ai parfois du mal à… à quoi ? je sais pas. À ingérer, sans doute.

Alors tu vois Pina, on fait quoi ?

On fait quoi pour réconcilier la part de rêve, d’amour,  et l’action citoyenne ? On fait quoi pour ne pas résumer l’engagement artistique à des types qui viennent pousser la chansonnette une fois par an pour les restos du cœur, sur les conseils avisés de leur agent qui pense que ce sera sans doute « un bon coup de com » ? Ou qui font des sculptures en sac plastique pourrissant dans une salle sombre et quasi infréquentée du Palais de Tokyo pour dénoncer  l’urgence écologique ? On fait quoi pour que cette nécessité d’agir ne vienne pas non plus enlever la part nécessaire d’inutile et de contemplatif à l’acte artistique ? On fait quoi pour ne pas se réfugier dans le monde imaginaire de la création pendant que d’autres, écrasés par le réel, se réfugieraient bien autrement que sous une tente quechua plantée sur la place de la République ?

Je sais pas moi… on pourrait créer un truc… peut-être… qui s’appellerait Pina et les quechuas…  puis si t’étais là, tu trimballerais les quechuas avec toi… et leurs habitants…  tu danserais dans ta longue robe au milieu des toiles de tente couleur désespoir… juste pour un peu d’espoir… et comme ça serait une « œuvre d’art»… peut-être qu’elles seraient intouchables….

tes tentes quechuas… et leurs habitants…

Mais t’es plus là…

Voilà.

Alors. J’vais en parler à l’oreiller…

Et on verra…

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