SOIE de la compagnie Les Cils

Soie de la compagnie les cils

C’était un de ces soirs de novembre où l’on se demande ce que la nuit nous veut  à s’abattre si violemment sur la vie à l’heure du goûter, à plaquer si ardemment son épaisseur aux fenêtres que même le double vitrage ne suffit plus. Un de ces soirs, où même armée de tous les exercices de mémoire sensorielle en ma possession, je ne sais plus ce que c’est.  Impossible de convoquer la sensation du soleil de juillet. J’écarte machinalement mon col et vérifie mon sein droit. Oui, je l’ai toujours pourtant. La marque du maillot, seule promesse corporelle d’un retour de l’été. Un jour… Peut-être… C’est en plein doute sur l’alternance saisonnière, avec la quasi certitude que cette fois, c’est foutu, la nuit ne nous lâchera plus, que je me laisse volontiers engloutir par le noir…

Le noir d’une salle de spectacle pour faire pâlir la nuit…

Quelques notes du oud d’Ahmed Amine Ben Feguira résonnent. Le soleil. Elles enveloppent immédiatement ce corps, posé dans un clair obscur fragile contre le mûr en briques rouges du Regard du Cygne que je remercie de me propulser  sans détour vers une évocation de Toulouse, ma ville natale. Ce corps, c’est celui de Marie Simon, chorégraphe de la compagnie Les Cils et interprète de SOIE. Je ne saurais dire avec précision quels morceaux de ce corps posé abordent le mouvement en premier, entrent dans cette absolue nécessité de bouger, d’exister dans l’espace et le temps, de laisser une empreinte, mais je peux dire avec certitude qu’à cet instant là, j’ai l’intime conviction qu’à nous quatre, le oud, les briques, le corps et moi on est assez forts pour faire reculer la nuit. Et c’est suffisant. Je plonge avec nonchalance dans ce dialogue que m’offrent Ahmed Amine et Marie et me laisse guider, traîner, emporter, traverser avec une malléabilité qui m’interpelle.

Crédit photo Philippe Hanula

C’est sans doute ça la force de SOIE, une sorte d’évidence brute. Une danse instinctive, sensorielle, élastique, fulgurante. Marie dessine, tisse, frappe parfois, tournoie, dévore l’espace ou se recroqueville sur son corps nu, étincelle, jaillit, caresse, donne, attend, regarde, vit… Je ne sais pas pourquoi, ni comment, ni dans quel but elle se meut et bon dieu que ça fait du bien. Je ne sais ce qu’elle a voulu dire et j’aime ça, moi, la spectatrice qui rabâche à la sortie de dizaines de spectacles « ça ne me raconte rien ». Moi, l’absolutiste de la narration, moi qui souhaite plus que tout que l’on me « dise », j’aimerais à ce moment exact que Marie Simon n’ait juste rien voulu dire. Qu’elle se soit contentée d’être. Là. Avec Ahmed Amine, les briques et moi. Une faille. Temporelle. Sensorielle. Point. 30 minutes d’une parenthèse qui pousse à l’essentiel, au ressentir, dénuée de toute tentative de raconter. Voilà ce que nous offre SOIE. Je n’aurai peut-être rien à en dire en sortant et j’m’en fous. Ça sera tant mieux. Peut-être que toi tu y trouveras toutes sortes d’histoires contées, et j’m’en fous.

J’abandonne mes mots à sa nudité, à son omoplate qui roule sous  le son roucoulant du oud, à ses doigts qui déchirent, à ses iliaques qui tanguent, à l’animal, à l’enfant, à la femme. 

Crédits photo : Emmanuelle Stäuble, J. Gros-Abadie

Oui Marie est nue, et j’m’en fous. Ce n’est même pas un sujet. Une évidence brute, encore. Aucun vêtement ne saurait habiller sa danse et l’on esquisse un demi sourire lorsqu’elle vient saluer, quelques secondes après avoir été à nouveau engloutie par le noir, sa peau elle aussi engloutie par le tissu flou d’une robe d’été. Elle réconcilie la nudité avec le plateau après des années de débat sur le pourquoi, le comment, le borderline ou le politiquement correct/incorrect. Des centaines de discussions (pardonnez-moi les mots qui suivent) stériles réservées à une élite culturelle aguerrie, qui témoignent juste du fait que « peut-être » le spectateur peut se laisser gagner par une sensation de « malaise » face à une nudité brutale brandie au plateau. Mais comment tu peux dire ça ? La nudité ne peut pas être brutale, elle est ce que l’on a de plus « naturel », c’est la « société » qui…? Boring ! Stérile ! C’est ce que je disais… Pas de ça ici. Loin de là. Elle offre ce corps. Avec délicatesse. Une nudité brute anti brutalité. Une nudité empathique qui considère nos yeux. Nos yeux que l’on surprend à s’offrir doucement la possibilité de l’observer vraiment. De voir ses côtes s’écarter lorsqu’elle inspire. De plonger dans le sillon de son immense colonne vertébrale. De remarquer sa taille fine et ses deux petits seins. Oui je peux écrire ça. Non ce n’est pas une allusion sexuelle, ni dans mes mots ni dans sa danse. Je vous défie de me dire le contraire si d’aventure votre route croisait celle de SOIE. 

Et je vous le souhaite de tout cœur… je vous souhaite de plonger dans le noir d’une salle de spectacle pour faire pâlir la nuit, de vous laisser transporter par les volutes de Marie et Ahmed Amine et de vous en foutre ardemment. Des mots. Du nu. De tout.

Sauf de vous.

De moi.

De SOIE.

Crédit photo : Philippe Hanula

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Et non… les poissons n’ont toujours pas de larmes

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