Un cactus dans un sac congélation

Un cactus dans un sac congélation

Les yeux dans la vague, je regarde à travers la vitre. Il pleut. C’est lundi matin. Je m’assois toujours à la même place dans ce café qui me sert parfois de bureau. La vie des entrepreneurs. Ironie de ceux qui ont été poussés (on ne sait toujours pas par quelle illumination) à sortir des sentiers battus des obligations du salariat (probablement en quête d’exaltation liée à la projection d’un idéal de liberté) et qui errent le lundi matin, ordinateur dans le sac à main, à la recherche d’un endroit où poser leur cul et presser leur ciboulot pour en extirper un nectar d’idées révolutionnaires. Je suis de ceux là. De ceux qui cherchent le café le moins cher. Le coworking du bout de la rue est à 4 euros de l’heure avec café illimité. Sauf que je bois pas pour 4 euros de café par heure. Et que même si je le faisais, mes nerfs crouleraient sous la quantité de caféine. Le bistrot bobo en bas de chez moi arbore carrément un écriteau « Pour cause d’abus fréquents, il est interdit d’utiliser un ordinateur dans notre établissement », comprenez « Salauds de la start-up nation, si tu crois pouvoir rester la journée à tenter de sauver le monde derrière ton écran pour le prix d’un expresso, tu vas bien aller te faire foutre ». Alors j’erre. Moi aussi. Danse ce café où je m’assois toujours près de la fenêtre à côté du chauffage, le « working » est encore toléré, à condition d’avoir une « consommation raisonnable et proportionnelle au temps passé ». J’opte pour 1 thé en arrivant et 1 café quelques heures plus tard, dont je n’ai la plupart du temps pas vraiment envie mais qui me donne bonne conscience. Bref, je paye pour travailler. Moi aussi. Oui. Le rêve absolu. Le ton est acide mais en vérité j’adore ca. Une putain de parisienne.

Les yeux dans le vague, je regarde à travers la vitre. Entre deux dossiers. Quand il pleut, à travers la vitre, la silhouette de ceux qui peuplent les trottoirs devient molle. Leurs contours se confondent avec  le décor, avec l’air, avec l’eau, avec le gris des façades. Ca dessine comme un monde sans limites où tout déborde sur ce qui l’entoure. Plus de contenance. Pour rien. Les démarches sont flottantes. Les livreurs déversent des cagettes liquides à toute allure, la petite vieille qui fait sa promenade vacille dans les gouttes, un chien lève une patte floue pour déverser sa pisse sans limite sur un réverbère dégingandé. Et il passe. Le pas vif. Les yeux tournés vers ses pieds. A sa main droite, celle qui frôle ma vitre au passage, il porte un cactus dans un sac congélation. Oui, un cactus dans un sac congélation. Un tout petit cactus. De ceux que l’on trouve à 2 euros à la caisse de Leroy Merlin. Dans un sac congélation. Un de ces petits sachets zippés qui, s’il se trouve dans un de vos tiroirs de cuisine, vous assure la mention « bon/bonne à marier », ou trahit votre vie parallèle de psychopathe enfermant dans le plastique les membres découpés en rondelles de vos victimes. Très pratique. Je suis de ceux qui laissent un fond de soupe dans une immense casserole sur la gazinière pendant des jours, pas même transvasée dans un récipient de taille adéquate et ne parlons même pas de l’éventualité de la mettre au frigo. Alors le sac congélation est dans une autre galaxie. Je ne suis de toute évidence ni bonne à marier ni une psychopathe.

Un cactus dans un sac congélation

Les yeux dans le vague, je le vois à travers la vitre avec son cactus dans un sac congélation. Peut-être qu’il aime tellement son cactus qu’il l’emporte partout avec lui et que, comme il pleut, il a pensé au sac congélation dans le tiroir sous son évier pour le protéger des intempéries. Il passe si proche de la vitre, qu’il échappe à la mollesse. Il est net. Il a toutes ses limites. Il ne déborde pas. Le cactus, lui aussi, me jette fièrement au visage toute sa contenance. Contenance elle-même contenue dans un sac congélation. Peut-être qu’il va, d’un pas décidé, déposer un cactus sur le paillasson de celle qui vient de lui briser le cœur. Un cactus dans un sac congélation, pour qu’elle comprenne à quel point son cœur est sec et froid. Peut-être qu’il travaille à la DGSE, qu’un suspect impliqué dans une affaire géopolitique de la plus haute importance sur le point de déclencher un conflit mondial, a postillonné sur ce petit cactus et qu’il va ainsi, d’un pas décidé, vers le laboratoire d’analyse ADN. Un cactus dans un sac congélation pour préserver la paix dans le monde. Si tant est qu’elle existe encore, un peu. Ou peut-être qu’un cactus dans un sac congélation, un lundi matin, sous la pluie, ca n’a juste aucun sens.

Les yeux dans le vague, à travers la vitre, je dis à son dos que s’il était entré dans ce café avec son cactus dans un sac congélation, s’il s’était assis à ma table avec son cactus dans un sac congélation, s’il avait commandé un café et m’avait souri avec son cactus dans un sac congélation je lui aurais dit que je ne suis ni bonne à marier ni une psychopathe mais que lui il est forcément l’un des deux. Que mon cœur n’est ni sec ni froid mais qu’il préfèrerait quand même un peu plus de soleil. Que quand il pleut, à travers la vitre, tout perd de sa consistance et que c’est beau. Que ca serait chouette si un cactus dans un sac congélation pouvait soutenir la paix dans le monde. Que je ne veux finalement pas savoir ce qu’il fait, un lundi matin, sous la pluie, avec un cactus dans un sac congélation mais que moi, j’essaierai, s’il veut bien, d’en prendre soin, un peu, de son cactus dans un sac congélation.  

Et que demain.

Peut-être.

Je lui apporterai une orchidée.

Une orchidée. Dans une cage à oiseau.

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One Reply to “Un cactus dans un sac congélation”

  1. mais oui ! !!!! c ‘est pour ça !

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