Une affaire de dimanche, pas grave…

Une affaire de dimanche pas grave

Un dimanche matin de juin. Je me réveille tard. Un peu. Pas trop. 10h30 ou quelque chose comme ça. L’appartement est vide. Un de mes colocataires est en voyage de l’autre côté de l’atlantique, l’autre travaille le dimanche. Je l’ai entendu claquer la porte il y a une quinzaine de minutes. Pas grave.

La marque de l’oreiller sur la joue gauche, je me dirige maladroitement vers la cuisine et lance la bouilloire. Du thé. Il fait déjà chaud. Merde j’aurais du le préparer hier, il serait glacé ce matin. Tant pis. Juste le temps d’aller pisser, j’entends le bouton de la bouilloire sauter. Je trempe vaguement le sachet dans l’eau et m’en vais au salon en attrapant mon paquet de clopes. J’ai recommencé à fumer. Un peu. Pas trop. Pas grave. Mais j’ai toujours envie de fumer le matin. Étrange. Je dispose une chaise dans l’ouverture de la fenêtre. Soleil. Thé. Clope. Je suis de bonne humeur. Je crois.

Une jambe balancée par delà la fenêtre ouverte je me demande ce que je vais faire aujourd’hui. Y a un truc de chorales au bord du canal. J’irai y faire un tour. Avec qui ? J’envoie machinalement quelques messages. Machine est à un mariage. Bidule et truc sont partis se mettre au frais pour le week-end. Chouette ne répond pas. Et chose est fatiguée. Pas grave. Je repose mon téléphone sur la table et allume une autre cigarette. Et voilà j’y pense. Je suis de bonne humeur. Je crois. Je remets la main sur mon téléphone, ouvre google et tape “dimanche de célibataire” dans la barre de recherche. Pour me faire marrer. En quête de quelques articles au ton acide, vaguement moqueur mais tendre. Je ne trouve rien de tout ça. Je tombe sur quelques lignes rageuses prônants l’immense joie de ne pas subir télé foot, le repassage des chemises, et la liberté de se faire les ongles tranquillement sans s’entendre dire “ca pue ton truc”. L’enfer. Pauvres hommes. J’étais hier soir à un festival écofeministe, et je me dis ce matin que nos homologues masculins ne sont pas non plus épargnés par les conneries réductrices et stigmatisantes. Juste une pensée. Comme ça. Je vais pas me lancer dans un nouveau combat aujourd’hui. Un autre site me propose tout un tas de recettes miracles pour lutter contre la déprime du dimanche, jour de l’oisiveté par excellence. La première étant la suivante : “préparer son programme à l’avance, pour ne pas se laisser avoir par le vide et le ptit coup de blues”. L’enfer bis. “Le vide” booouuuh pas bien, il faut faire, il faut prévoir, il faut agir. Et “la déprime” booouuuuh pas bien. Il faut être heureux, ou content au pire, il faut se battre ! Mais moi je suis pas déprimée ! Quand bien même je le serais et alors ? Il faudrait vite vite vite afficher mine souriante et désir de “s’en sortir” ? Je suis de bonne humeur. Je crois. Merde non. Un peu moins.

Mon thé a un peu refroidi. Tant mieux. J’attrape machinalement une troisième cigarette. J’ai de nouveau envie de pisser. Je vais y aller à ce truc de chorales.

Et voilà j’y pense. C’est dimanche. Je suis pas déprimée. J’ai juste envie de voir du monde. Non, pas pour fuir ce tête à tête avec moi-même, juste parce que j’ai envie de voir du monde. Point. Je devrais faire une séance de yoga et me “recentrer sur moi” ? Mais pas du tout. Je ne comprends toujours pas le sens de cette expression bien éculée. “Se recentrer sur soi”. On est toujours seul avec soi. L’unique grande certitude de l’existence. Pas grave. Du tout. C’est juste comme ça. Que celui qui a la sensation de ne pas exister avec lui-même, d’être “décentré “ si tant est que cela veuille dire quelque chose, vienne m’expliquer ce concept psychologique douteux. Je déteste ça. Sans mépris. Juste ça me gonfle. À mettre dans le même panier que “s’accepter comme on est”, “lâcher prise”, “se satisfaire de peu” et autres grandes vérités vendues dans le catalogue des potions à bonheur du 21eme siècle.

Ces pensées me font sourire. Je suis de bonne humeur. J’écrase ma troisième cigarette et commence à envisager d’aller à la douche. Pisser, d’abord. J’y vais. En tirant la chasse je repense à cette conversation. Celle que j’ai eue il y a quelques semaines avec un type que je « voyais ». Le genre de conversation qui commence par « Écoute, je le sens pas ». « Se voir », « Je le sens pas », ça non plus j’ai jamais compris. Papa est myope comme une taupe mais moi je vois parfaitement. Merci. Quant à mon odorat il est plutôt surdéveloppé. J’ai la chance de sentir moi. Je crois que je pue pas. Ou peut-être que si. Merde. Pas grave. Bref. Le genre de conversation dans laquelle je ne devrais pas glisser. Dans laquelle on devrait se contenter d’un vague hochement de tête, d’un « ok » en tournant les talons, au lieu de se lancer dans une longue plaidoirie inutile en sa propre faveur alors que tout est joué d’avance. Bref bis. Au cours de cette conversation, je me souviens avoir balancé « Dans le fond, on cherche tous quelqu’un pour nous caresser la nuque le dimanche matin ». Réflexion balayée d’un revers de main. « Ah non, moi je suis autonome le dimanche matin » ai-je entendu en retour. CQFD, l’autonomie opposée au désir de l’autre. Des autres. D’être avec les autres.

Alors je sais pas moi. Dites-moi. C’est dimanche matin. Est-ce que j’ai le droit de dire que oui aujourd’hui j’aurais préféré aller faire un tour de moto avec lui, ou pique-niquer avec bidule et truc sans que l’on me brandisse l’absolue nécessité d’être « bien avec soi » ? Est-ce que j’ai le droit d’avoir envie de voir du monde, beaucoup, souvent, de bras pour me serrer sans que l’on me parle de dépendance affective ou me conseille une thérapie ? Sans que l’on me dise que l’autre n’est qu’un plus, qu’une cerise sur le gâteau de l’existence ? Est-ce que j’ai le droit d’être mélancolique, parfois, sans que l’on me prodigue des tas de remèdes à la mélancolie ? Est-ce que cela pourrait juste être accueilli comme une information, comme on dirait « il fait beau » ou « il pleut » sans susciter une quelconque compassion, sans tenter de se lancer dans une affaire psychanalytique ? Est-ce qu’il est possible de ne pas tout opposer systématiquement ? De ne pas être si manichéen ? Le bonheur ou la déprime, le “ bien dans ses baskets ” ou le dépendant affectif, le joyeux ou le mélancolique, le blanc ou le noir, le 1 ou le 0. Je sais pas. Vous, dîtes moi. Parce que oui c’est dimanche matin. Je suis de bonne humeur ET j’y pense. A tout ça. Oui « et », pas « mais ». Une cohabitation intérieure, vivante, pas un antagonisme. Point.

Vous, dîtes moi.

Je saute sous la douche et m’apprête à sortir sur le canal. Peut-être qu’on s’y croisera. J’aurai pas l’air déprimé non. Je ne serai pas non plus à la fête en pensant aux chemises que je n’ai pas à repasser. Je serai juste là. Moi. Je ne fustigerai pas les couples qui se bécotent ni les groupes d’amis qui s’enivrent. Ça ne m’empêchera pas de les regarder avec tendresse et d’avoir peut-être envie d’être eux. Un instant. Sans pour autant ne pas supporter d’être moi. Je suis de bonne humeur. Peut-être que j’éclaterai de rire. Peut-être pas. Peut-être que j’aurai envie de chialer. Peut-être pas. Peut-être même que je publierai une photo sur instagram avec le hashtag #sundaymood. Juste pour rire. Peut-être pas. Et j’m’en fous en fait.

Et ce soir ce sera dimanche soir. Je serai peut-être mélancolique. Sûrement. Pas grave. Je te sourirai.

Promis.

Et demain ce sera lundi

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